«Je peux rendre visibles les problèmes»

L’accès à l’eau potable est un droit humain. Le revendiquer n’est pas une question de charité, mais un devoir démocratique pour tout individu, comme le déclare Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains à l’eau et à l’assainissement.
PAR: Rebecca Vermot - 20 mars 2025

L’Eawag, l’Institut des Sciences et Technologies de l’Eau de l’EPF de Zurich, dit que 4,4 milliards de personnes n’ont probablement pas accès à de l’eau potable sûre, soit deux fois plus qu’estimé jusqu’à présent. Êtes-vous surpris?

Pas vraiment. Cette estimation est sans doute proche de la réalité. Lors de mes voyages, je vois les gouvernements assimiler l’eau potable à l’eau du robinet, alors que celle-ci n’est pas potable en soi. De plus en plus souvent, les ressources en eau sont contaminées par des polluants toxiques comme des pesticides ou des métaux lourds provenant de l’exploitation minière ou d’industries irresponsables. Il y a aussi contamination dans les conduites faute d’une chloration suffisante ou en raison de la vétusté des infrastructures. Les villes perdent plus de 40% d’eau dans leur réseaux de distribution et tentent donc d’approvisionner la population autrement. Lorsque la pression baisse ou que l’eau est coupée, des polluants s’infiltrent aux points de fuite.

Il y a 15 ans, l’Assemblée générale de l’ONU a confirmé que l’eau et l’assainissement sont des droits humains. Pourra-t-on jamais les faire respecter?

Oui, mais pour y arriver, les gouvernements doivent repenser leurs méthodes de gestion des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques et fixer les priorités différemment. Selon l’OMS, le minimum vital pour mener une vie décente est de 50 à 100 litres d’eau par personne et par jour, soit moins de 5% de la consommation totale d’eau; aucun fleuve ne s’asséchera à cause de cela. Il suffirait donc de donner la priorité à ce droit humain pour garantir à tout le monde l’accès à l’eau, ce qui est le devoir de tout gouvernement. Pour protéger la santé publique, des lois strictes devraient interdire, sous peine de sanctions, de polluer les rivières et les nappes phréatiques. Même la pauvreté n’est pas une excuse pour mettre de côté le droit humain à l’eau.

Des milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau. Les gouvernements et les institutions n’engagent que difficilement le dialogue avec les populations concernées. Souvent, ce sont les femmes qui, jour après jour, s’investissent pour le droit humain à l’eau, ce qui leur vaut d’être criminalisées et oppressées.

Quels sont les résultats obtenus?

L’essentiel n’est pas atteint, mais des progrès ont été faits. De plus en plus de pays inscrivent ce droit humain dans leur constitution, mais peu adoptent des lois et des ordonnances en ce sens. Dans certains pays, comme la France, la loi interdit de couper l’eau aux familles pauvres. En Espagne, toute personne a droit à 100 litres d’eau par jour, même si elle ne peut pas la payer. L’Afrique du Sud, malgré son taux de pauvreté, est un modèle en matière de législation et de mise en oeuvre. Les villes les plus en avance sont celles qui interdisent de couper l’eau aux familles en situation de précarité, comme Lyon ou Medellín en Colombie. 

Quels sont les défis majeurs, et pourquoi?

Ce sont les communautés indigènes, les familles paysannes et les personnes vivant dans les quartiers périphériques pauvres des grandes villes qui rencontrent les plus grandes difficultés, surtout les femmes et les enfants. Le manque d’investissements dans les infrastructures en est la principale raison, les pouvoirs publics ayant d’autres priorités. L’accaparement des terres et de l’eau ainsi que la pollution dans les zones rurales et indigènes sont d’autres facteurs. Marginalisées politiquement et socialement, les personnes concernées ne sont pas entendues des organes de décision.

«Même la pauvreté n’est pas une excuse pour mettre de côté le droit humain à l’eau.»

Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit humain à l’eau

Que faites-vous pour les personnes qui vous sollicitent en raison de violations des droits humains?

Je commence par écrire au gouvernement concerné, qui a deux mois pour répondre avant que je ne rende la lettre publique. Je peux aussi aborder les reproches et formuler des propositions devant le Conseil des droits de l’homme à Genève et l’Assemblée générale de l’ONU à New York. La visibilité internationale de ces rapports et la couverture médiatique dans les pays concernés exercent sans aucun doute une pression tout en renforçant les mouvements sociaux qui défendent le droit humain à l’eau et à l’assainissement. Autrement dit, je peux rendre visibles les problèmes et soumettre des propositions et des recommandations qui sont utiles aux gouvernements, mais surtout aux populations touchées.

Que peuvent faire les ONG comme Helvetas?

Les mouvements sociaux et les ONG ont un rôle crucial à jouer. Ils peuvent renforcer la société civile et faire entendre ses préoccupations à tous les niveaux, y compris auprès des gouvernements et des institutions internationales. Ils doivent encourager le dialogue interculturel. Celui-ci constitue la clé pour comprendre les connaissances et les pratiques traditionnelles, dont nous pouvons tirer des enseignements – tant en matière de durabilité environnementale que de gestion démocratique de biens vitaux tels que l’eau. En effet, l’eau doit être comprise et gérée comme un bien commun afin de ne laisser personne de côté.

Que peut-on faire individuellement?

Nous avons toutes et tous une responsabilité. Il est de notre devoir de participer à la gestion de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement dans notre ville. Nous devons exiger des personnes responsables qu’elles soient transparentes, rendent des comptes et encouragent la participation, car l’eau est un bien commun. Nous pouvons et devons en prendre soin à la maison aussi, mais le bénéfice apporté par la réparation des réseaux de distribution est bien plus important que notre contribution aux économies d’eau. Demander à nos gouvernements de respecter le droit humain à l’eau n’est pas un exercice de charité, mais une question de responsabilité démocratique.

 

(L’entretien a été mené par écrit.)